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La possession de l'arme atomique rend-elle les gouvernements rationnels ?
par Jean-Paul Baquiast (02/06/06)

C'est le postulat que fait dans Le Monde du 28 mai, p. 14, le général (CR) Lucien Poirier, un des pères de la doctrine française de dissuasion adoptée par le Général de Gaulle dans les années 1960. L'auteur croit, selon son expression, et sans évidemment pouvoir en apporter de preuve, en la vertu rationalisante de l'atome. Cette vertu a empêché les conflits entre les deux Grands de dégénérer durant la guerre froide. Elle semble jouer encore puisque des pays détenteurs de la bombe, Inde et Pakistan, ne l'on pas utilisée et n'ont même pas menacé de l'utiliser lors de leurs derniers affrontements. La question est alors de savoir si de nouveaux entrants dans le club des pays nucléaires, n'ayant pas la même culture rationnelle consistant à savoir comparer le bénéfice attendu et les coûts en retour, seraient aussi prudents au cas où ils se seraient dotés de l'arme atomique 1).

Le général pose explicitement la question à propos de l'Iran. Pour lui, la communauté internationale ne pourra rien faire, de façon négociée, pour empêcher l'Iran de posséder une bombe dans quelques années. Serait-ce une catastrophe pour la paix mondiale ? Si l'on considérait, comme les Etats-Unis semblent le dire, que l'Iran sera assez irresponsable pour utiliser cette arme en première frappe contre Israël, l'Europe et les Etats-Unis (au cas où elle disposerait des vecteurs adéquats), il faudrait évidemment détruire sans attendre les sites nucléaires iraniens, quitte à déclencher un conflit majeur entre les pays musulmans et l'Occident. Mais, malgré les gesticulations de son président actuel, rien ne prouve que l'Iran, soit dans son ensemble suicidaire. Il est clair en effet qu'à peine aurait-elle lancé sa première bombe qu'elle serait rayée de la carte, et ceci avec de bons prétextes. Pour le général Poirier, au contraire, la possession de la bombe la rendrait enfin raisonnable – de la même façon qu'Israël est raisonnable.

On devrait déduire de cet exposé que les Européens ne devraient pas s'acharner à imposer la non nucléarisation militaire de l'Iran, qui ne peut qu'enrager les Iraniens. La meilleure solution serait de normaliser les relations entre l'Iran et l'Europe dans tous les domaines autres que militaires, en se bornant à prévenir l'Iran qu'en cas d'agression contre Israël et l'Occident avec des armes de destruction massive, notamment atomiques, une rétorsion elle-même massive viendrait aussi des pays nucléaires européens.

Mais pour cela, il faudrait plusieurs choses. La première serait de s'assurer que les dirigeants Iraniens, Amanidedjab en tête, ne sont pas effectivement devenus fous. Un signe d'une telle folie serait de les voir professer la doctrine selon laquelle le combattant suicide va directement retrouver Allah. Ils pourraient alors être tentés de se suicider pour hâter leur salut éternel. Mais admettons qu'un tel risque est hautement improbable à l'échelle d'un peuple que l'antique tradition persane semble mettre à l'abri de tels délires.

Une seconde condition serait que les Européens découragent les Américains de mener des attaques, avec des armes conventionnelles et à plus forte raison atomiques tactiques, contre l'Iran. Nous avons plusieurs fois noté que cette tentation est très forte chez les dirigeants actuels mus eux aussi par une espèce de rage religieuse qui n'annonce rien de bon. Heureusement, il reste encore aux Etats-Unis un certain nombre de gens influents qui devraient en principe s'opposer au passage à l'acte.

La troisième condition serait que les Européens parlent d'une même voix à l'égard de l'Iran, notamment quand il s'agit des questions d'armement nucléaire et des armes associées. C'est pour le moment impossible puisque ni la France ni la Grande Bretagne n'ont été invitées par leurs alliés européens à mettre leur armement nucléaire stratégique au service d'une politique européenne de défense, fut-elle défensive et non offensive. Le Président Chirac avait envisagé cette possibilité lors de son discours dit de l'Ile Longue au début de l'année, mais le propos n'a pas été repris par nos alliés. De plus, aucun consensus sur une politique extérieure commune n'existe en Europe, non plus que les institutions à cette fin. Or, en l'état, le général Poirier rappelle avec justesse qu'en l'absence de traités très forts et contraignants, la défense des intérêts nationaux vitaux qui sert de fondement à la force nucléaire stratégique française pourrait difficilement inclure les intérêts des autres Etats européens et moins encore ceux d'Israël.

Enfin, à nouveau, nous retrouvons le rôle destructeur que jouent les Etats-Unis pour empêcher l'accord des 25 sur une politique de défense commune. Le général Poirier évoque la question à propos de l'édification d'un éventuel « bouclier anti-missile » protégeant l'Europe. A supposer que cette technologie devienne efficace dans quelques années, un tel bouclier, dit-il avec force, devrait être conçu et mis en oeuvre hors Otan, sauf à apparaître partout comme ce qu'il serait en réalité, l'embrigadement des pays européens de l'Otan au service des stratégies mondiales américaines. Or c'est bien ce que dès maintenant voudrait faire le gouvernement américain, en négociant l'installation de rampes de missiles anti-missiles dans les Etats de l'est européen. Nous n'avons entendu aucune protestation venant des chancelleries européennes à l'égard de cette espèce de coup de force. 29/05/06

(1) par exemple l'Egypte, l'Arabie Saoudite, la Lybie, l'Algérie le Nigéria, l'Afrique du Sud ( qui l'avait déjà ), le Brésil, l'Argentine, le Vénézuela sans parler de la Corée du Nord et de bien des pays d'Asie parmi lesquels Taiwan.