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"Comment
créer une culture européenne commune qui ne soit pas la simple
juxtaposition des cultures nationales?"
Par Jean-Paul Baquiast
Dans ce numéro, nous ouvrons un débat consacré à
la difficile question de la culture européenne. Il commence par des
articles rédigés par Jean-Paul Baquiast, qui prolongent et précisent
ceux consacrés dans le numéros précédent à
la défense des Logiciels Libres et à la résistance contre
la marchandisation du secteur des contenus numériques.
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Pourquoi
l'Union Européenne doit se doter d'une politique culturelle commune?
L'Union européenne s'est élargie en mai 2004 à 25 membres. D'autres Etats sont d'ores et déjà candidats pour la rejoindre. Quel intérêt commun rassemble tous ces membres ? Indiscutablement le grand marché et la possibilité d'une harmonisation progressive des niveaux de vie. Certainement aussi une conception commune de la démocratie politique, précieuse dans un monde où les régimes autoritaires sont encore la majorité. Mais jusqu'à présent ni les Etats ni, autant que l'on puisse juger, les opinions publiques ne semblent intéressés par l'idée de constituer à 25 et davantage une super-puissance géopolitique, technologique, scientifique et militaire capable de faire jeu égal dans un futur monde multipolaire avec l'actuelle superpuissance dominante, l'Amérique et celles qui se mettent rapidement en place, l'Inde et la Chine. Pourtant, par ses ressources économiques et intellectuelles l'Europe pourrait parfaitement devenir une puissance égale aux autres. De plus, ses nombreuses alliances avec les pays en développement pourraient lui permettre de se présenter non en puissance expansionniste, mais en puissance médiatrice et d'interposition. On est donc conduit à se demander quel stimulant manque aux pays européens pour qu'ils relèvent ce défi de la puissance. Pourquoi ne se rendent-ils compte que s'ils ne le font pas, ils ne pèseront pas lourd, ni individuellement ni en groupe, dans le monde de demain. La réponse est simple. Il leur manque un imaginaire collectif. Les études systémiques, en biologie ou en intelligence artificielle par exemple, montrent que tant que des entités différentes restent juxtaposées, elles ne peuvent se constituer en organisme. Pour y réussir, elles doivent générer l'équivalent d'un système nerveux central et plus précisément d'un cerveau. Il faut que ce cerveau produise et diffuse des images permettant à chacune des parties de se projeter dans le tout. Il faut enfin que des intentions, des projets, des façons communes d'interagir avec l'environnement fortifient en permanence l'ensemble qui vient de se former. En d'autres termes, il faut que l'organisme se dote d'une culture commune pour devenir compétitif. Les leaders politiques n'ont pas attendu la confirmation de la systémique pour conforter par l'action psychologique l'unité des groupes et des peuples qu'ils prétendaient diriger. Depuis l'origine des temps historiques, l'émergence d'un nouveau pouvoir politique s'est toujours accompagnée de la construction d'un passé commun héroïque servant de plate-forme pour celle d'un futur encore plus héroïque. Certes, les mythes collectifs ne peuvent être fabriqués entièrement par les leaders. Ils émergent spontanément de tout organisme déjà engagé dans une recherche de suprématie. Mais les chefs jouent un rôle essentiel en identifiant, en relayant et en entretenant économiquement les mécanismes servant à fabriquer de l'imaginaire collectif. L'exemple américain Bornons-nous, dans le cadre de cet article, à rappeler que c'est ainsi qu'aux origines et jusque vers la fin de la guerre froide s'est construite l'unité politique des Etats-Unis d'Amérique. Nul n'ignore que des immigrants d'origines très diverses ont été soudés en une nation par un effort culturel prenant de multiples formes : l'action des communautés chrétiennes imposant les images fortes d'une vie quotidienne régulée par des valeurs évangéliques, les grands mythes de la frontière repris ad nauseam par la littérature et par le cinéma afin de fabriquer un passé héroïque à des gens qui n'en avaient pas, et finalement l'image d'une Amérique en guerre contre le mal, incarné à l'époque par le nazisme puis par le communisme. Remarquons qu'avec le prestige mondial des productions d'Hollywood (bénéficiant aussi de ce véhicule puissant qu'est la langue anglaise), cette mythologie américaine n'a plus servi seulement à conforter l'unité nationale. Elle a commencé dès les années cinquante à se répandre dans le monde comme une des armes de la conquête économique et politique. Mais c'est la domination des technologies de l'information par les industries américaines, largement soutenues dans ce but par les pouvoirs politiques, qui a véritablement changé la donne. Les stratèges Américains eux-mêmes ont encouragé la mise en place mondiale d'un « soft power » destiné à façonner les esprits des populations. Le soft power n'est pas un pouvoir doux mais un pouvoir s'exerçant par les contenus (software) et complétant celui rendu possible par la maîtrise du hardware, calculateurs et réseaux physiques. Il participe comme les autres pouvoirs permis par la maîtrise américaine sur les technologies de l'information à ce que l'on a aussi nommé la Netwar, celle que mènent partout dans le monde les industries et les forces armées américaines, et dont les formes les plus anodines sont celles de l'espionnage économique. Dans cette perspective, la guerre pour la domination culturelle du monde est vraiment conçue comme une des formes de la conquête économique et politique. Elle a la prétention d'agir là où les autres actions se heurtent à des résistances. L'image du militant altermondialiste se battant contre les abus du capitalisme américain dans son pays et fervent consommateur des films et jeux vidéo américains téléchargés sur le web correspond à une réalité que ne sous-estiment pas les stratèges de l'expansionnisme américain. Ce militant aura beau prétendre conserver son intégrité de jugement, il n'en sera rien. Sa "sympathie" profonde le mettra toujours dans les choix décisifs, sans même qu'il s'en rende compte, du côté des Etats-Unis. Il en sera de même des millions d'étudiants abonnés par Internet aux enseignements des universités américaines. Aussi bien, les moyens économiques et les appuis diplomatiques n'ont jamais manqué aux industriels de la culture américaine, véritablement considérés comme des combattants de première ligne analogues aux forces armées. On a estimé (chiffre à vérifier) qu'en 10 ans ce furent 1000 milliards de dollars qui ont été consacrés par les diverses collectivités publiques à soutenir ces industries, sous forme de commandes, subventions, aides à l'exportation. Il s'agit d'ailleurs d'investissements immédiatement rentables. Les exportations des industries culturelles font vivre des millions de personnes aux Etats-Unis. On comprend que la population toute entière soit potentiellement mobilisée pour la conservation de tels revenus. Au plan diplomatique, l'appui est encore plus décisif. Il vise à faire entrer dans la catégorie des services soumis à jurisprudence de l'Organisation Mondiale du Commerce l'ensemble des activités intellectuelles, culturelles, éducatives qui dans de nombreux pays demeurent encore de la compétence des services publics nationaux. En d'autres termes, les Etats doivent renoncer à protéger par des règlements spécifiques leurs propres industries culturelles et éducatives (le même régime devant s'appliquer dans l'esprits des négociateurs américains aux services de santé). Or la puissance des multinationales de la culture américaine et des industriels relais comme Microsoft est telle que la déréglementation signifiera inévitablement élimination des créateurs nationaux. Cette campagne s'accompagne, dans les pays où demeurent des politiques nationales d'aide à la création, de manoeuvres multiples pour que ces politiques soient progressivement démantelées. Que pourrait faire l'Union Européenne pour se doter d'une culture commune contribuant au renforcement de son unité ? La question est essentielle si on veut éviter que ne se réalise la prédiction du New York Times le jour de l'entrée des nouveaux membres dans l'Europe : " L' Europe se fera mais c'est nous qui la ferons ". Cependant la réponse n'est pas simple. C'est ce qui en fait d'ailleurs un des défis les plus intéressants que pose la construction de l'Union Européenne. Ne pas imiter servilement les Américains Une première considération dont il faut
se persuader, c'est que l'Europe ne peut pas et ne doit pas prétendre
imiter servilement la politique américaine en matière
d'industries culturelles. Plusieurs raisons militent en ce sens. Evoquons-les
rapidement : Les atouts européens Face aux Etats-Unis et aux avantages dont ils disposent
aujourd'hui, l'Union européenne, dans la mesure où elle
voudrait se doter d'une grande culture propre, pourrait-elle compter
sur quelques atouts spécifiques? On peut en recenser plusieurs
: Quelques propositions Dans ces conditions, que pourrait-on proposer ? Voici
quelques suggestions parmi d'autres possibles: Le mouvement s'amorce, grâce aux technologies
nouvelles comme les weblogs. Mais il le fait encore très lentement.
Il est évidemment en butte aux critiques des "élites
intellectuelles" traditionnelles, qui voudrait se réserver
le monopole de l'expression et des profits pouvant en être tirés.
Aussi il devra être encouragé systématiquement.
Le programme européen envisagé ici devra donc soutenir
des créateurs extérieurs aux réseaux d'influence
de la "culture" établie. Mais il le fera à une
condition, que leurs oeuvres soient mises à disposition du public
sous le régime du Logiciel Libre (Open-source). Des réseaux
d'échange sur le mode du partenariat partagé (peer
to peer) pourraient alors assurer leur diffusion au mode entier,
en toute impunité au regard du droit de la propriété
intellectuelle. Ces oeuvres intéresseraient tous les secteurs
de la création sans exclusive : musique, cinéma et télévision
(vidéo), jeux, édition littéraire et scientifique,
programmes éducatifs... La diffusion se ferait essentiellement
par le web y compris par les formes émergentes de la téléphonie
mobile à haut débit. Les auteurs et éditeurs traditionnels
se plaindraient certainement de la concurrence, mais ce serait précisément
cette concurrence qui ranimerait une culture européenne actuellement
pratiquement inexistante. * Poursuivre, si possible au plan international (Unesco) mais en tous cas au plan européen, une politique raisonnable de "protection de la diversité culturelle", visant à soustraire au marché un certain nombre d'activités culturelles et éducatives, parmi lesquelles viendront en priorité celles encouragées par les mécanismes proposés ci-dessus. Soumettre celles-ci à la concurrence des grandes industries culturelles et logicielles américaines serait les condamner à mort avant même leur naissance. Dans le même esprit, on étudiera des formes de protection du droit d'auteur et du copyright inspirées de celles mises en oeuvre pour les Logiciels Libres, dans les pays qui reconnaissent la légitimité de telles productions. * Restera une dernière disposition, essentielle: faire de la politique culturelle, ainsi définie, une compétence communautaire se superposant à celle des Etats-membres. Ainsi serait apporté un démenti à Michel Rocard qui avait jugé un jour, on ne sait pourquoi de la part d'un homme réputé éclairé, que la culture ne pourrait jamais être une compétence européenne. ++
Le combat de
l'Europe pour protéger la diversité de la culture mondiale Les Etats-Unis mènent actuellement un combat planétaire pour transformer en règles de droit international l'écrasante domination dont leurs industries culturelles jouissent déjà dans le monde. Ils mènent ce combat contre les Etats qui veulent, au nom de la protection de la diversité culturelle, maintenir des réglementations réservant certains avantages spécifiques à leurs créateurs nationaux. Autrement dit, ils veulent pouvoir éliminer, où que ce soit dans le monde, toute création qui n'émanerait pas de leurs propres industries culturelles. L'objectif est de transformer en monopole absolu la suprématie presque écrasante dont ils bénéficient déjà dans le domaine de la culture, suprématie qui s'ajoute en les complétant à leurs suprématies économique, technologique et scientifique. On sait depuis des années que les productions intellectuelles et artistiques américaines ont dans beaucoup de pays, sauf dans les Etats autoritaires se protégeant par différentes sortes de censure, fait disparaître les productions nationales. Cela tient à leurs qualités intrinsèques indiscutables, notamment concernant leurs capacités de plaire à de très larges publics. Mais cela tient aussi à une politique délibérée des gouvernements successifs, visant à étendre au monde entier l'idéologie américaine et ses valeurs. C'est ce que l'on a pu qualifier de soft power : dominer les esprits afin de dominer le monde. A l'intérêt politique s'ajoute aussi l'intérêt économique. Aujourd'hui, les produits divers des industries culturelles représentent le premier poste d'exportation des Etats-Unis. Ils font vivre des millions de gens. Face à un tel enjeu, il était prévisible que les Etats-Unis utiliseraient tous les moyens, légaux ou relevant de la pression politique et du chantage économique, pour désarmer les Etats qui voudraient protéger leurs propres productions culturelles de la pression du rouleau compresseur américain. Depuis des années, ils ont cherché à déconsidérer (en s'appuyant systématiquement sur des « élites » locales gagnées à leur cause) les politiques dites d'exception culturelle. Ces politiques, pratiquées en France(1) et dans de nombreux autres pays, visent à réserver des subventions ou des quotas de diffusion aux oeuvres nationales. On explique alors qu'elles encouragent la médiocrité et le copinage aux dépends du talent. Certes, elles sont parfois maladroites, protégeant des oeuvres de qualité inégale, mais elles ont permis, en France comme dans les pays qui y ont recours, de sauver de la disparition un certain nombre d'auteurs représentants de langues et de cultures non américaines. L'expérience a montré aux stratèges
de l'impérialisme culturel américain que loin de diminuer,
le nombre des Etats (et des Régions) tentés par des
politiques d'exception culturelle avait plutôt tendance à
s'accroître. Ils firent donc appel au droit, en l'espèce
aux conventions commerciales internationales. Les Etats-Unis prirent
la tête de l'offensive menée depuis quelques années
pour faire entrer les créations culturelles dans la compétence
de l'Organisation mondiale du Commerce, et plus particulièrement
dans le champ des activités visées par l'AGCS (Accord
Général sur le Commerce des services). Le principe de
cet Accord est que les Etats s'interdisent toute mesure unilatérale
de protection ou de soutien à des activités nationales.
Dans l'esprit du libéralisme économique, on peut comprendre
qu'il en soit ainsi concernant des services comme l'assurance ou la
finance. Mais des résistances fortes se font jour quand il
s'agit d'activités liées à l'éducation
et à la culture. Beaucoup d'Etats ne souhaitent pas soumettre
à la règle de la concurrence et du profit des activités
qui dans beaucoup d'entre eux, non seulement relèvent encore
du domaine du service public, mais surtout sont vitales pour le maintien
de leur identité dans un monde de plus en plus mondialisé
et mondialisé sous l'influence américaine. L'appel à l'Unesco Dix-neuf groupes a travers le monde ont précisé les éléments du rapport, qui a été soumis en décembre dernier à un comité de rédaction, en vue d'une Convention qui devrait être votée en octobre 2005. Un axe en ce sens, France-Union Européenne-Inde-Chine et Brésil, s'est dégagé, opposé à l'axe Etats-Unis-Japon et &Pays-Bas. Observons que l'Union européenne aurait pu avant l'Unesco jouer ce rôle de défense des autonomies culturelles du continent, mais la culture ne fait malheureusement pas encore partie des compétences communautaires. L'Union par contre a rejoint et soutenu la position française. Mais alors quel est le problème? Il est qu'actuellement les Etats-Unis multiplient les pressions diplomatiques et économiques pour vider ce futur accord de tous les contenus gênants pour leurs intérêts. D'une part ils discutent pied à pied les projets d'articles. Il s'agit de questions techniques que nous ne pouvons pas examiner ici. Mais d'autre part ils multiplient les efforts pour obtenir du plus grand nombre d'Etats possible des accords bilatéraux ou multilatéraux selon lesquels ces Etats n'appliqueraient pas dans leurs relations avec les Etats-Unis les recommandations de l'Unesco. Ceci en échange d'illusoires contreparties douanières ou commerciales censées s'appliquer aux exportations de ces pays vers le marché américain. Tout ceci signifie que les pays européens, en ce qui les concernent, doivent rester très attentifs à ce que les quelques mesures qu'ils ont pu prendre pour protéger leur diversité culturelle ne soient pas remises en cause à l'OMC ou ailleurs. Ils doivent aussi veiller à ce que l'accord étudié au sein de l'Unesco(2) ne soit pas vidé de sa substance et, surtout, soit véritablement appliqué le moment venu. L'âpreté avec laquelle les Etats-Unis défendent leurs industries culturelles et les monopoles qu'ils se sont donnés dans l'expression de la culture mondiale montre bien qu'il ne faut en attendre aucune concession. 1) Cet article ne traite pas un autre sujet,
qui est de savoir si la France, pour sa part, fait assez pour protéger
ses activités culturelles. La réponse serait évidemment
négative. On sait que l'action en faveur du cinéma a
donné des résultats à peu près satisfaisants.
Mais la question du "spectacle vivant", avec le problème
non résolu de la rémunération des intermittents,
se pose encore. Bien plus grave selon nous est le désintérêt
manifesté par les Pouvoirs Publics à l'égard
de la production de films documentaires et éducatifs destinés
aux heures de grande écoute sur les chaînes publiques.
En moyenne la population passe plus de 3 heures par jour devant la
télévision. Mais les chaînes publiques ne lui
offrent que les émissions dites de divertissement monopolisées
par les sociétés de production détenues par des
"animateurs-producteurs" à qui l'on a délégué
sans aucun contrôle les prérogatives du service public.
Ce n'est pas le cas dans d'autres pays européens. La BBC par
exemple réussit à maintenir encore un bon niveau de
production de séries éducatives. Pour en savoir plus ++
La crise des
éditeurs de jeux électroniques européens Le terme de jeux électroniques (dits aussi
de façon plus restrictive jeux vidéo) englobe un grand
nombre de types de logiciels relevant à la fois du loisir et
de l'éducation (edutainment en américain).
Il s'agit de fournir à des clients des univers virtuels leur
permettant soit d'affronter et résoudre des difficultés
en jouant contre soi-même, soit de rencontrer par l'intermédiaire
du web d'autres joueurs qui seront alors ou bien des partenaires ou
bien des adversaires. Ces logiciels, qui disposent déjà
d'un marché considérable pour leurs applications ludiques,
en auront un de plus en plus étendu dans le domaine des simulateurs
et tutoriaux professionnels, permettant par exemple de former des
individus à la manipulation de systèmes complexes ou
à l'affrontement de situations difficiles. Des marchés en fort
développement et véritablement stratégiques L'écrasante domination américaine Il suffit de regarder les statistiques de vente
intéressant décembre 2004, produites par le Syndicat
(français) des éditeurs de logiciels de loisirs (SELL)
pour s'en convaincre(3). Le marché français connaît
un « véritable âge d'or », grâce non
seulement à l'engouement des consommateurs mais au bon niveau
d'équipement des ménages en ordinateurs et en consoles.
Rien que pour les jeux vidéo, le chiffre d'affaire est estimé
à 1,3 mds d'euros. Mais qui en profite ? Des titres et des
éditeurs (sans mentionner les consoles) dont on ne fera pas
la liste ici, qui proviennent pour l'essentiel de l'offre américaine
et japonaise. Les éditeurs français sont au contraire
en difficulté. Certains qui avaient abordé le domaine
il y a quelques années ont disparu, les autres vivent des situations
tendues et licencient. Dans la meilleure des hypothèses, ils
seront rachetés par des groupes américains. Nous renvoyons
à l'étude du SELL pour le détail des situations.
Notes ++
Des activités
et créations culturelles authentiquement européennes
se construiront autour de la Philosophie du Libre Qu'est-ce qui empêche aujourd'hui l'apparition d'activités et créations culturelles authentiquement européennes, se superposant et dynamisant les cultures nationales ? C'est le fait que l'Europe, au même titre que d'autres parties du monde moins développées, est soumise depuis bientôt 50 ans à la stratégie de conquête des esprits menée par les « industries culturelles » américaines, cinéma, télévision, multimédia, jeux électroniques, etc. Ces industries elles-mêmes sont l'avant-garde culturelle des industries américaines de l'informatique, des télécommunications, des logiciels &et de la défense. Les unes comme les autres enfin sont l'avant-garde culturalo-industrielle des administrations fédérales américaines en charge d'établir la domination militaire et politique sur le monde (full spectrum dominance). Ces industries culturelles disposent de moyens énormes, sans commune mesure avec ce que peuvent réunir les budgets de la culture européens. Selon un chiffre cité par Bernard Stiegler, l'Administration fédérale américaine a investi 4000 millions de dollars de fonds publics en 20 ans dans les seules « industries culturelles ». Or comment se mène cette offensive américaine bientôt vieille d'un demi-siècle, mais qui ne fait que se renforcer? Il y a des attaques directes visant à espionner, racheter, déconsidérer tel ou tel concurrent européen. Mais il y a un processus indirect, incolore et inodore, infiniment plus pernicieux. Il consiste à transformer les créateurs culturels du reste du monde en vendeurs et les consommateurs de culture en acheteurs. Expliquons-nous. Tous créateurs et tous consommateurs de culture Le ressort d'une culture dynamique, c'est la création. Or la création suppose des créateurs. Les créateurs authentiques ne cherchent pas à copier les autres, ils cherchent à inventer. Ils ne cherchent pas à se faire des clients et des chiffres d'affaires, ils cherchent d'abord à s'accomplir dans de grands desseins. Si subsidiairement cela leur apporte honneur et promotion sociale, ils en seront heureux, mais cela ne sera pas leur but premier. Jadis, il n'était pas facile d'être créateur. Cela supposait l'appartenance à des milieux relativement « cultivés » et l'utilisation de techniques demandant de longs apprentissages. Or aujourd'hui il n'en est plus de même. Avec la diffusion tous azimuts des technologies de l'information, le comportement de créateur, que nous venons de résumer schématiquement, pourrait ne plus rester le monopole de minorités socialement favorisées. Chacun disposant des technologies et du savoir faire pour créer, pourrait devenir un créateur. De plus, travaillant en réseau, le créateur ne s'enfermerait pas nécessairement dans son idiosyncrasie. La création de l'un enrichirait celle des autres. La société dans son ensemble pourrait devenir une société de création, dans toutes les palettes imaginables des arts et des sciences. Ceci ne veut pas dire qu'il n'y aurait plus de « consommateur » de culture. Mais le terme de consommateur devrait alors être entendu en dehors de son contexte marchand. Un consommateur de culture, en ce sens, serait quelqu'un qui apprécierait la création des autres et l'utiliserait pour assurer son propre développement, pour s'en nourrir affectivement et intellectuellement. Chaque créateur deviendrait lui-même consommateur de tout ce que créeraient les autres. Dans ce schéma, nous devenons tous alternativement créateurs et consommateurs de produits culturels. Nous n'avons pas en principe besoin de marchands pour servir d'intermédiaire entre nous et faire du profit à partir du travail des autres. Il nous suffit de nous connecter au réseau. Un tel paysage, que certains trouveront irréaliste, ne serait pas tout à fait nouveau. Il ne serait pas spécifique aux sociétés modernes et à leurs réseaux informatisés d'échange. C'était un peu celui qui caractérisait les sociétés traditionnelles. Par exemple dans le domaine musical. Beaucoup de gens savaient utiliser un instrument, quelques-uns savaient composer. La population toute entière consommait de la musique ou des chants choraux en de très nombreuses occasions de la vie quotidienne. Un dernier point à souligner, caractéristique de ce schéma, est que les créateurs s'inspirent alors, dans leurs oeuvres, du fonds culturel de la société dont ils émanent ou des problèmes que celle-ci doit affronter. Ils en sont tout naturellement les porte-parole, exprimant ses forces vives, matérialisant ses espoirs et ses rêves. Les créateurs n'attendent pas que des conseils en marketing leur expliquent qu'ils doivent développer tel thème plutôt que tel autre, parce que ce thème se vend bien dans une autre partie du monde. Ils sont, un peu comme des chamans dans les sociétés primitives, littéralement la voix de leur peuple. La marchandisation de la production culturelle Evidemment, la production à fins commerciales des oeuvres artistiques a toujours existé. Il n'y a pas de raison de la condamner. Si un auteur, associé à un éditeur, peut vendre ses oeuvres très cher ou peut grâce au droit d'auteur en tirer des profits, pourquoi pas ? Mais on entre alors dans le domaine de la mercantilisation ou marchandisation de la création culturelle. Il ne faut pas ignorer en ce cas que la pente est vite dangereuse, à la fois pour le créateur et pour le consommateur. Le créateur est tenté de produire non pas ce qui correspondrait à son « génie » créateur propre, mais ce qui est susceptible de trouver acheteur sur un marché spéculatif. L'art commercial n'est plus loin. Quant au consommateur, il ne peut plus consommer gratuitement. Il doit « payer » pour profiter des oeuvres. Autrement dit, un peu de commerce culturel est acceptable. Mais quand la part du commerce l'emporte sur celle de la création gratuite, la culture perd son authenticité, elle devient effectivement marchandise. C'est bien ce qui s'est produit en Europe (nous ne parlons pas d'autres parties du monde, également atteintes mais peut-être plus résistantes intrinsèquement). La super-puissance américaine, dans une démarche concertée que nous avons résumée dans le premier paragraphe de cet article, a réussi à convaincre une très large partie du public européen consommateur d'art que les produits des industries culturelles américaines représentent les choix de consommation artistique les meilleurs au monde. Ce n'est pas absolument faux, car certains de ces produits sont souvent bons. Mais ce sont les milliards dépensés en publicités diverses qui ont transformé en acheteurs obligés les consommateurs d'art européens. De la même façon, ce ne sont pas les qualités propres de Mac Donald et Coca Cola mais la publicité et le snobisme qui ont fait de ces marques le must de l'industrie alimentaire mondiale. Après avoir persuadé le public européen du fait que la culture américaine était la meilleure au monde, la super-puissance américaine devait mener à bien deux tâches complémentaires. D'une part elle devait convaincre ce même public que les industries culturelles américaines étaient en droit de vendre leurs oeuvres (et les produits dits « dérivés ») aux meilleurs prix possible, sur un marché concurrentiel. Ceci transformait immédiatement tout consommateur potentiel de culture en acheteur ou client. Finies la création et la consommation gratuite. Celui qui n'avait pas de quoi se payer de produits culturels devait s'en passer. D'autre part il lui fallait décourager les créateurs nationaux authentiques qui auraient voulu échapper à la pensée unique imposée par la super-puissance. Cela lui était facile et ne nécessitait pas d'interventions diplomatiques auprès des Etats. Il suffisait de laisser jouer la concurrence qui privilégie toujours le fort au détriment du faible. Les créateurs européens qui ne réussissaient pas à vendre suffisamment de produits pour survivre disparaissaient. Les seuls acteurs culturels autochtones acceptés par la super-puissance et les milieux autochtones du commerce culturel qui jouaient son jeu étaient ceux qui se faisaient les revendeurs plus ou moins intelligents des produits américains &rôle que jouent parfaitement aujourd'hui les chaînes de télévision et les éditeurs multimédia européens, à quelques exceptions près. Comment casser le mécanisme ? Comment alors casser ce mécanisme infernal du marché des produits culturels ? Attendre que les auteurs américains épuisent leur veine et disparaissent d'eux-mêmes ? Cela risque d'être long, même si certains croient voir des prémisses de décadence dans l'apologie de la violence et de la guerre qui anime de plus en plus d'oeuvres américaines. En appeler aux Etats pour qu'ils mettent en place des politiques nationales et européenne de protection de la spécificité culturelle ? Oui, sans doute, mais cela ne suffira pas. Ni l'Union ni les Etats ne pourront protéger une culture européenne si celle-ci ne renaît pas elle-même de ses cendres. Or pour que cette renaissance se produise, il faut que les sociétés européennes développent l'arme absolue, qui est celle d'une création culturelle gratuite émanant de leurs profondeurs mêmes. Il faut en revenir au schéma ancien présenté au début de cet article et que vivifiera l'explosion des technologies de la communication : que chacun, se saisissant des outils modernes, devienne à la fois un créateur culturel et un consommateur culturel, au sein de réseaux fonctionnant sur l'échange gratuit des oeuvres. Si les Etats veulent aider la création, qu'ils financent telles ou telles oeuvres, tels ou tels créateurs, mais à condition que les unes et les autres viennent alimenter le réseau d'échange gratuit qui deviendra le véritable coeur de l'Europe, celui de ses générosités, de son imagination, de ses rêves - coeur librement ouvert aussi, il va de soi, au reste du monde. On dira que nous sommes en pleine utopie. Mais justement pas, car le projet résumé ici est exactement celui des promoteurs des logiciels libres, promoteurs parmi lesquels d'ailleurs se comptent beaucoup de citoyens américains qui ne se satisfaisaient pas de la mercantilisation des productions intellectuelles. Il suffirait d'étendre le régime du Libre à l'ensemble des productions culturelles pour échapper à l'étranglement imposé par les industries culturelles américaines et leurs alliés. Mais il faudra se battre, car ceux qui tiennent les marchés culturels avec leurs énormes possibilités de croissance ne les lâcheront pas de sitôt. Il suffit de voir le combat mené pied à pied par les industriels américains de l'informatique et du logiciel contre la philosophie du Libre.
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