La tâche du chroniqueur n'est jamais facile, quand il est confronté à des évènements aussi complexes que ceux marquant la situation au Pakistan et dans la région après l'assassinat de Benazir Bhutto. Pourtant, il ne serait pas acceptable de se réfugier dans un silence prudent.
Au soir du samedi 29 décembre, et sous réserve d'évènements nouveaux pouvant survenir à tous moments, quels éléments d'analyse peut-on proposer ?
1. Malgré les efforts tant de G.W. Bush lui-même que semble-t-il de l'entourage du président Musharraf pour en persuader l'opinion internationale, il semble bien que l'attentat n'ait pas été conduit par la nébuleuse islamiste : Al Qaïda, les extrémistes religieux pakistanais, les talibans d'Afghanistan ou d'autres encore. Certes, on ne prête qu'aux riches, mais se serait trop facile d'exonérer de leurs responsabilités les vrais fauteurs de ce chaos, qui sont en dernier ressort les Etats-Unis, comme nous allons le dire.
2. Contrairement aux allégations alarmistes venant notamment de la propagande américaine, les experts français que nous avons entendus (notamment dans l'émission C dans l'air du 28 décembre), considèrent que la possibilité de voir Al Qaïda mettre la main sur l'arsenal nucléaire du Pakistan est très faible. Le Pakistan est si troublé que le risque existe d'une dissémination d'éléments nucléaires provenant d'éléments incontrôlés, mais ce risque ne serait guère plus grand aujourd'hui qu'hier. Il n'existe donc pas de raison sérieuse aujourd'hui pour transformer le Pakistan en mouton noir, comme certains stratèges américains ou israéliens semblent le conseiller.
3. Il est évident que Benazir Bhutto, dont on ne peut que saluer le courage, avait été instrumentalisée depuis longtemps par le Département d'Etat et le pouvoir américain. Le gouvernement américain avait prétendu en faire le symbole d'une démocratie à l'occidentale qu'elle n'était absolument pas, étant une féodale parmi d'autres féodaux. Ceci pour contrebalancer l'appui contraint et forcé qu'il apportait à Pervez Musharraf. Il avait voulu aussi en faire une machine de guerre en renfort de l'intervention des Etats-Unis et de l'Otan en Afghanistan, à un moment où de « nouveaux talibans », beaucoup plus irréductibles que les précédents, semblent prendre le contrôle des zones frontalières. C'était la condamner à mort. Il n'est pas possible de croire que les Américains ne l'aient pas prévu, voire voulu.
4. Quelles que soient les responsabilités de Pervez Musharraf dans la mort de Benazir Bhutto, elles ne devraient pas servir de prétexte aux Etats-Unis pour ostraciser et tenter d'abattre ce dernier. Loin de faire surgir de nouveaux leaders prétendus plus démocratiques, cela ne ferait qu'accroître le chaos. Le mieux serait que les Etats-Unis, faucons de la tendance Rumsfeld ou colombes de la tendance Rice, cessent d'intervenir au Pakistan. Ils ont fait déjà beaucoup trop de dégâts, ils ne pourraient qu'en ajouter. Après tout, le Pakistan devrait être considéré comme un pays suffisamment adulte, fut-il peuplé de religieux radicaux, pour être laissé libre de s'autodéterminer.
Au-delà de ces éléments, nous voudrions proposer un jugement général qui, pensons-nous, aurait du depuis longtemps être celui de la diplomatie européenne. Il est temps pour celle-ci de se démarquer du suivisme à l'égard de Washington qui fait partager à l'Europe les responsabilités de la politique véritablement dangereuse du gouvernement et du système américain. Nous avions dans un article précédent indiqué que l'Europe, plutôt que renforcer sa présence en Afghanistan, devrait s'en dégager comme elle a commencé de le faire en l'Irak. Concernant le Pakistan, elle devrait affirmer, avec diplomatie mais fermement, que depuis le 11 septembre et la Guerre globale contre la Terreur imposée par G.W. Bush et les néo-conservateurs, les dangers ne cessent de se multiplier. L'Amérique sème la tempête partout où elle intervient, suscitant les nationalismes, les fanatismes religieux, les trafics de toutes sortes. Le sort du monde et celui des pays qu'elle a déstabilisés seraient grandement améliorés si elle se retirait dans un isolationnisme dont elle a malheureusement perdu la tradition. Au Pakistan, qui ne regorge pas de pétrole ni de matières premières, mais de problèmes, elle n'a vraiment plus rien à faire. Qu'elle laisse les Pakistanais de toutes tendances se débrouiller entre eux comme avec leurs voisins indiens (ce qu'ils seraient tout à fait capables de faire si les Etats-Unis ne s'en mêlaient pas).
Tant que l'Europe n'aura pas affirmé clairement, aux yeux du monde entier, qu'elle est désormais décidée à ne plus faire le jeu de l'irresponsable diplomatie américaine, elle contribuera au même titre que l'Amérique à augmenter la dangerosité du monde. Plutôt que continuer à faire allégeance à Bush, les gouvernements européens et la diplomatie européenne devraient enfin tenir ce langage de vérité.